Le début de printemps était doux, après un hiver bien peu gélif. La végétation repartait et verdissait avec des tons très nuancés, mais restait encore peu dense si bien que le sous-bois était encore bien clair. Ici ou là fleurissaient les jacinthes des bois ou les anémones Sylvie, un vrai régal pour les yeux et le nez. C’est ce qui les avait décidés, Adrien et son Amie, à faire cette balade printanière en forêt. Celle-ci fut des plus agréables dans cette magnifique forêt de Lyons. La marche se faisait à pas réguliers, à un rythme plutôt lent afin de respirer cet air forestier si revigorant et profiter de toutes ces couleurs avec les feuilles et les fleurs de sous-bois. Les arbres étaient, comme toujours en cette hêtraie plus que centenaire, d’une grande majesté qui inspire le respect. Certains fûts s’étiraient vers le ciel comme une supplication pour repousser encore l’abattage. Subitement, sans mot dire, Adrien lâcha la main de son Amie et s’enfonça quelque peu dans le sous-bois. Il alla jusqu’à un gros hêtre bien droit et dont le tronc était parsemé ici et là de petites tâches de couleur. Marguerite, l’Amie, pensa qu’il avait un petit besoin urgent qui n’avait pas nécessité d’information préalable. Mais non, il s’attarda sur le tronc… puis passa à un autre, puis un autre encore, les examinant de façon très attentive. Après avoir observé ainsi quelques grands arbres avec un respect certain, Adrien s’en revint vers son Amie et lui fit comme une déclaration. Une déclaration d’amour en quelque sorte, mais quel rapport ? Il lui expliqua de façon très pédagogique, quasiment doctorale, qu’il avait examiné des lichens… et tenait à lui faire savoir que ces « plantes » sont des êtres assez extraordinaires dans la mesure où elles vivent en symbiose, c’est à dire en duo d’un champignon et d’une algue, chacun apportant sa contribution, faute de quoi leur vie est impossible.
En somme, le champignon dit :
- Je t’aime, et puisque je t’aime je t’apporte ta structure et ta protection, ta maison en quelque sorte, et aussi l’eau qui t’es nécessaire et quelques sels minéraux, pour te nourrir.
Et l’algue de lui répondre :
- Moi aussi je t’aime et puisque je t’aime, je t’apporte de la matière organique ²comme la chlorophylle.
Cette symbiose est ainsi un amour total, au point que l’un des deux protagonistes ne peut pas vivre sans l’autre. Dans des circonstances défavorables, comme un manque d’eau ou une chaleur excessive, chacun des partenaires régule sa contribution pour sauvegarder le couple. Si c’est pas de l’amour ça ! Il s’agit bien d’une association à bénéfices réciproques entre deux êtres vivants d’espèces différentes. Mais Adrien arrêta son cours de biologie et repris la main de son Amie Marguerite pour continuer leur belle balade. Il réalisa à cet instant que leur deux prénoms commençaient chacun avec les premières ‘lettres du mot AMour ! De temps à autre toutefois, il s’écartait un peu du chemin forestier pour jeter un coup d’oeil à ces petits lichens qu’il adorait, presque qu’il vénérait ! Leur mode de vie le fascinait, mais aussi leurs formes, bien originales avec ces Xanthorie jaune orangés, bien étalés et adhérents à leur support arborescent, tournés vers la lumière de l’orée de la forêt. Il repérait aussi la Parmélie des chèvres, le lichen le plus grand avec sa vingtaine de centimètres parfois, très « collée » au tronc des arbres. Et puis il y avait aussi les lichens arborescents comme l’Evernie du prunelier, en forme de minuscule arbuste avec ses lanières légèrement concaves, vertes dessus et blanches dessous ou les Ramaline avec leurs apothécies en forme de petit calice. Les Usnées aussi fascinaient Adrien, ces lanières cylindriques de quelques centimètres de long, qui nécessitaient pour leur développement une bonne qualité de l’air, sans pollution. Et tant d’autres qu’Adrien connaissait plutôt bien.
Pour le moment, le lichénologue voulait surtout en rester à la considération de leur mode de fonctionnement, la symbiose. C’est comme un couple d’humains très amoureux qui partagent leurs savoirs faire et leurs biens pour le mieux être de chacun. Dans le cas des humains, on parle plutôt d’osmose lorsque la sensibilité de chacun le rend très réceptif aux besoins ou souhaits de l’autre. Mais tout cela est assez équivalent et peut se constater entre des êtres qui sont très proches comme des amoureux, et aussi entre parents et enfants parfois. Adrien a connu cette situation de symbiose à plusieurs reprises, que ce soit avec son Epouse et son Amie, ou ses parents.
En fait il n’y avait pas de symbiose, ni osmose, avec sa mère. Bien sûr elle devait beaucoup l’aimer, mais sans démonstration… Enfant timide et assez replié sur lui-même il aurait aimé quelques bisous ou câlins, mais cela ne venait pas, si ce n’est que de la bonne qui était là pour le ménage et les toilettes des enfants. Par contre Adrien se sentait beaucoup plus proche de son père. La famille habitait une petite ferme dans un hameau et celle-ci apportait beaucoup de joies à Adrien, que ce soit pour nourrir les lapins, suivre la jument ou conduire le tracteur… En effet le père d’Adrien exploitait cette ferme avec deux chevaux et il élevait quelques vaches, une petite dizaine. Ce serait beaucoup dire qu’Adrien et son père « travaillaient ensemble » dans la ferme, mais cela s’affirmait davantage au moment de la moisson. Au début des années 1950, un tracteur arriva dans la ferme pour remplacer les chevaux de trait, un tracteur Vendeuvre fabriqué à Dieppe, du local ! Une révolution quoi ! A cette époque la moisson se faisait avec une faucheuse-lieuse, machine dissymétrique qui coupait les céréales et ficelait les bottes avant de les projeter au sol, elle comportait une barre de coupe déportée à droite par rapport à la traction que ce soit par un cheval ou un tracteur. Bien sûr les commandes étaient manuelles et cela obligeait à ce qu’il y ait un chauffeur de tracteur et un « technicien » sur la faucheuse. Adrien conduisait le tracteur et son père gérait la faucheuse, un vrai duo, une symbiose tant l’un complétait l’autre avec impossibilité d’agir seul. La moisson se faisait à ce prix. Pourtant Adrien, sensible et soucieux de la nature avait souvent quelques scrupules à couper sans pitié tous ces plants de blé ou d’avoine et il avait parfois l’impression qu’ils penchaient leur tête en épi en signe de supplication. Tout cela comme s’il y avait à ce moment communication entre lui et les plantes, encore une osmose ou peut être même une symbiose ! Cette situation perturbait Adrien, au point que parfois il négligeait la direction bien droite du tracteur et s’écartait des céréales à faucher… ce qui déclenchait chez son père des cris de rappel à l’ordre, mais bien peu audibles du fait du bruit infernal que faisaient ces machines.
Quant à la symbiose entre un homme et une femme, Adrien l’avait bien connue à deux reprises, avec son épouse, puis avec sa fée, son Amie Marguerite. Adrien et son épouse Emilia furent en osmose permanente durant 52 ans, toujours à l’écoute l’un de l’autre, ressentant les choses de façon identique, une véritable symbiose en fait. Il en fut de même par la suite entre Adrien et Marguerite pendant une vingtaine d’années, partageant tout de leur vie, en symbiose profonde. Cette fusion entre deux personnes en était à un tel point que bien souvent l’un exprimait une idée, une réflexion ou une proposition que l’autre allait justement énoncer, comme s’il ne s’agissait que d’une seule personne ! Mais la vieillesse arrive toujours plus vite qu’on l’imagine, surtout quand la maladie s’en mêle. Il en fut ainsi avec Emilia, l’épouse d’Adrien, atteinte d’une maladie quasi incurable. Elle avait été incinérée et ses cendres dispersées sur une des buttes témoins du Pays de Bray, le Grand Mont.
Un jour d’automne, Adrien et Marguerite partirent pour une balade qu’ils appréciaient au plus haut point, justement sur ce Grand Mont qui offre une vue panoramique et circulaire sur le Pays de Bray. De là, la vue s’étend sur les limites de ce pays en forme de boutonnière, qui a largement conservé ses aspects bocagers, un vrai régal pour les promeneurs amoureux de la campagne authentique. Ce Grand Mont est quasi sans arbre si ce n’est quelques arbustes au sein du Fer à Cheval, petite enclave qui imite par sa forme… un fer à cheval. Par contre les pelouses du Grand Mont hébergent de nombreuses orchidées, ces plantes aux fleurs resplendissantes, de formes et couleurs des plus originales. On y croise chaque printemps notamment des Ophrys abeille avec des fleurs imitant à s’y tromper de grosses abeilles, des Orchis militaires et bien d’autres espèces encore. Ces plantes magnifiques vivent en association avec des filaments de champignons, installés dans les racines et qui apportent l’eau et les minéraux nécessaires, sans lesquels les orchidées ne pourraient vivre… Mais oui, mais c’est bien sûr, voilà encore un cas de symbiose tout à fait exemplaire !
C’est alors qu’Adrien, semblable à lui-même, fit un petit cours sur les orchidées symbiotiques à son Amie ! Et puis, diversion soudaine, il aperçut un magnifique lichen sur un pied ancien d’aubépine, ce devait être une magnifique Usnée. Il s’avança, s’accola aux branches porteuses de cet être symbiotique pour mieux voir puis… s’effondra brutalement, sans bruit, sur un tapis herbacé parsemé de quelques orchidées un peu fanées après un été bien chaud pour elles. C’en était fini pour lui… Ce fut un drame bien sûr pour sa famille, malgré son âge avancé, mais aussi en quelque sorte… un bouquet final, une apogée, une apothéose ! Achever son parcours terrestre parmi les lichens et les orchidées, en compagnie de son Amie et sur l’herbe ponctuée des cendres de son Epouse… La totale symbiose !
Avril 2026