Il était là, comme chaque matin, appuyé au bar du Café du Coin, avec son verre de rosé prétendu le booster pour la journée. Visiblement pas complètement réveillé, il tenait la conversation avec deux ou trois compères retraités comme lui et avec le barman, entre deux services aux clients matinaux. François vivait ainsi une retraite paisible, avec toutefois l’esprit un peu torturé par tant de récriminations, de critiques à l’égard de tant de gens, qu’ils soient politiques, médecins, ou simplement voisins. Ils étaient tous dans l’erreur, à côté de la plaque et lui, François, fort heureusement savait ce qu’ils devraient dire ou faire plutôt que de raconter des conneries ! Il faut dire qu’avec un tel prénom, François ne pouvait pas être plus Français, à un a près !...
Et voilà ses potes du matin qui arrivent à leur tour. Antoine prend un café et Henri carrément une bière. Il faut bien se remonter le moral par les temps qui courent ! Et chacun y va de ses douleurs au dos, de son arthrose des mains ou encore de sa difficulté à respirer avec le temps de cochon que l’on a en ce moment. Ces échanges sur la santé amènent François a faire part de son ressenti d’hier :
- Hier après-midi je suis allé à la pharmacie pour un renouvellement d’ordonnance et maintenant plusieurs médicaments ne sont plus remboursés. C’est vraiment scandaleux ! Plus ça va, plus il faut payer, les impôts, les taxes et maintenant les médicaments !
Antoine lui rappelle alors que la sécu est en déficit et qu’à un moment donné, ça coince ! :
- D’autant plus qu’ils s’en foutent plein les poches.
On ne sait pas trop qui sont les « ils », les labos, les politiques, les élus ? On ne sait pas…
Henri, rafraîchi par sa bière matinale, fait une juste remarque :
- Il faudrait savoir plus précisément combien ça coûte tout ça et qui c’est qui paye vraiment. Quand le traitement d’un cancer coûte dans les 100 000 euros et que le nombre de cancers ne cesse d’augmenter, il y a un problème.
Et François d’ajouter :
- Et les labos, ils fournissent un vrai service ou ils veulent surtout faire du fric ?
Bref la conversation était en train de s’enliser dans les poncifs habituels. Le soleil montait et la chaleur augmentait. D’un accord tacite les verres s’entrechoquèrent et tous trois en cœur :
- A ta santé, Mec !
Un nouveau client arriva au bar, sans doute un lève-tard, occupé on ne sait trop à quoi. C’était le fils de François, Bernard dit Nanar, différent de son père mais assez contestataire lui aussi. Là encore faut-il croire aux prénoms prédestinés, mais Nanar et anar… Il s’immisça dans la conversation sans tarder afin de signaler sa présence :
- C’est aussi à nous de savoir ce que l’on veut, le dire et l’exprimer par nos votes et nos actes citoyens.
Quant à Tero, c’était une jeune fille éveillée, à l’écoute du monde et réfléchie. Son prénom bien singulier avait été choisi par ses parents bien sûr, mais pas au hasard. En effet ceux-ci était des « intellos » ne décidant rien à la légère. Mondialistes et quelque peu naïfs peut être, ils imaginaient un monde meilleur, dépourvu de violences barbares comme on en connaît tant, beaucoup plus convivial, plus humain et plus solidaire. Dans ce contexte ils pensaient qu’une meilleure compréhension entre les gens passait par une langue commune. A leur époque la langue qui répondait à ce vœu était l’Esperanto, une langue internationale, assez latine dans ses origines, que l’on imaginait passer toutes les frontières sans problème. Il n’en fut rien, bien au contraire ce projet a fait flop au point qu’aujourd’hui bien peu de gens savent de quoi il s’agit… C’est toutefois dans ce contexte que les parents de Tero l’avaient ainsi dénommée, Tero signifiant Terre en Esperanto. Avec un tel prénom, leur fille serait une Terrienne de choc, à l’écoute de tous les Terriens et encline à toujours bien faire. Un vrai rêve pour leur descendante !
Tero était assise à une table du café, un peu en retrait du bar, mais n’avait rien raté des discutions entre les retraités et le jeune Bernard. Elle n’était pas d’un naturel à se mêler de la conversation des gens, mais là elle se sentait vraiment agacée par ces propos simplistes et se sentit obligée d’y mêler son grain de sel :
- Si vous permettez messieurs, vous devriez vous poser des questions quant à savoir pourquoi on paye toujours quelque chose. On ne connaît pas beaucoup de prestations qui soient gratuites, puisqu’elles ont obligatoirement un coût que quelqu’un doit supporter… D’ailleurs, lorsque c’est gratuit pour nous, c’est que la charge en est supportée par d’autres… Par exemple, le ramassage scolaire, jusque-là gratuit, coûte six fois plus que ce qui est à charge des familles… Un repas de cantine scolaire est facturé environ 3 € par repas, pour un coût réel du triple… La santé, dans certains cas comme un cancer par exemple, coûte très cher mais est prise en charge à 100 %. Ce sont, bien sûr, les contribuables qui payent la différence, ce qui est normal dans une société avancée et solidaire.
Antoine intervint, comme pour se justifier :
- Tout cela est devenu trop facile, avec la carte vitale : plus de papiers, plus d’envoi, c’est gratuit et c’est tout. On ne cherche pas à en savoir plus.
Henri, toujours un peu perplexe précisa :
- Pour éviter ces malentendus, il faudrait définir un juste prix des médicaments basé sur les investissements réels des labos et en associant les représentants de patients et des professionnels de la santé.
C’est alors que François revint à la charge, en « élargissant » la discussion, si l’on peut dire :
- Et qui va payer tout çà ? En somme, des taxes, des taxes, toujours des taxes. Et pourquoi pas maintenant une taxe écologique sur les médicaments, parce qu’il paraît que les médicaments polluent l’eau ?
Antoine tenta alors une petite diversion en interpelant Nanar :
- Et toi Nanar, tu fais quoi comme boulot ?
Nanar, un peu gêné, répondit :
- Moi je travaille au noir, mais ça n’a rien à voir ! Tous ces politicards qui s’en foutent plein les poches, c’est scandaleux. Regardez le Sénat qui a perdu beaucoup de ses pouvoirs puisqu’en cas de désaccord avec l’Assemblée Nationale, le Premier Ministre peut donner le dernier mot aux députés. En clair, le Sénat ne sert quasiment plus à rien… et çà coûte un paquet de pognon !
La conversation prit un nouveau tournant en s’orientant d’avantage vers des thèmes liés à l’environnement. Tero se sentit alors tout à fait à même de recadrer le débat :
- On est en crise économique et chacun veille à pouvoir assumer ses dépenses au mieux, sans trop de restrictions, mais l’idée de progrès n’est plus ce qu’elle était. On s’est habitué à ce que nos sociétés industrielles apportent des solutions sociales à tous les problèmes, mais plus personne, ou presque, n’y croit… Les messages clairs et les exemples, que l’on attend « d’en haut » ne viennent pas. Au contraire, les élites ne sont pas au rendez-vous. Il nous faut maintenant sortir de cette idée obsessionnelle de croissance quand elle incite à produire pour produire, consommer pour consommer, comme une cage à écureuils qui tourne sans fin sur elle-même, avec des Hommes dans la cage. Alors que de toute évidence, il faut réduire la consommation et donc produire à bon escient, les choses dont nous avons un réel besoin. C’est à nous de faire évoluer les choix de société en allant voter et en faisant des achats plus réfléchis.
Nanar applaudit alors à tout rompre cette intervention qu’il jugea quasi révolutionnaire. François modèra les propos de son fils et insista sur le fait qu’on va quand même pas tout foutre en l’air pour faire plaisir aux écolos !
Et Taro d’ajouter :
- On entend sans cesse que tout cela est de la faute des écolos, des politiques, des riches… un peu facile comme argument. Les politiques, les chefs d’entreprise sont peu nombreux, seulement quelques uns. Les plus nombreux, c’est nous, qui achetons, qui votons… et donc c’est nous qui pouvons inverser la tendance. On est resté dans une situation identique à la féodalité en appliquant toujours ce qu’on nous demande de faire pour acheter et « choisir » nos représentants. Nous devons maintenant nous assumer et faire en sorte que tous ces « responsables » soient à notre écoute et évoluent en fonction de ce que l’on souhaite pour notre vie.
Nanar applaudit à tout rompre, complètement hilare. Il encouragea ses compères à applaudir aussi, ce qu’ils firent un peu timidement d’abord puis avec un enthousiasme modéré.
François tenta une contestation sans conviction pour assurer que, de toute façon, les élections ça ne servait plus à rien et que d’ailleurs il n’allait plus voter.
Henri resta coit, ne sachant plus quoi penser.
Alors Tero apporta comme une conclusion à ce débat improvisé, en espérant qu’il en resterait quelque chose :
- Nous sommes à la veille d’un effondrement de notre civilisation et vous ne voulez pas le voir. Pourquoi ? C’est vrai que les scientifiques prennent beaucoup de précautions pour s’exprimer alors que vous attendez des choses claires, définitives et qui ne contredisent pas vos intérêts personnels. Pourtant vous avez bien vu les catastrophes qui s’enchaînent et qui étaient annoncées depuis longtemps.
Comme pris par une angoisse subite sur leur avenir, tous vinrent rejoindre Tero et s’asseoir à sa table avec leurs tasses et verres. Tero les remercia et François appela le barman pour lui demander une tournée générale. Nouvel applaudissement et discussions tous azimuths. On se serait cru à un séminaire de lettrés parlant du monde de demain. Tero but son café, les remercia et ajouta en partant :
- Alors on se retrouve tous devant les urnes bientôt et en attendant faites bien vos courses en regardant au plus près ce que vous achetez et d’où ça vient !
Août 2026